« 19 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 115-116], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8673, page consultée le 09 août 2026.
Bruxelles, 19 février 1852, jeudi matin, 8 h.
Bonjour, mon tout adoré, bonjour ma joie, bonjour mon bonheur, bonjour. Il fait un
temps affreux. Je crains que tu n’aies pas de charbon chez toi ce matin et je vais
envoyer Suzanne t’en porter à tout hasard. Il vaut mieux en ce cas trop que pas assez. Mon embarras
c’est que je ne sais pas si tu seras levé et je ne voudrais
pas te réveiller avant le moment surtout après une journée aussi fatigantea que celle d’hier. Enfin je me risque pour t’épargner la
chance d’un rhume.
Que tu es bon d’être venu hier tout de suite après ton arrivée, mon Victor, au lieu
d’aller passer le reste de la soirée chez M. Van Hasselt ou ailleurs. Je suis bien touchée au fond de l’âme de tout ce que tu fais pour moi,
mon pauvre petit homme, il n’y a que les brelans multipliésb et les combinaisons machiavéliques pour me soutirer mes soirs que je n’apprécie pas
comme je le devrais. D’ailleurs je m’amuse autant
à regarder votre jeu qu’à jouer moi-même, ainsi il n’y a pas de mal, mais que je suis
donc contente que tu sois revenu de cette excursion. Je ne me suis jamais opposée
à ce que tu la
fassesc, mon doux adoré, mais il m’en coûtait beaucoup de consentir à ton absence. Et puis
j’étais doublement triste de penser que tu
reverrais cette charmante petite ville sans moi1. Il me semble toujours injuste et presque impie que tu puisses être heureux sans
moi surtout dans les endroits témoins de notre
bonheur mutuel. C’est bête mais c’est vrai, ce n’est pas ma faute. Enfin t’en voilà
revenu je suis bien heureuse.
Ton Charles s’est bien
amusé, tout est pour le mieux. Si de nouvelles combinaisons de promenades se présentaient
j’espère que tu trouverais moyen de m’y intercaler, non pas pour le plaisir de changer
de place
ou de voir du nouveau, mais pour le bonheur si nécessaire à ma vie d’être avec toi
et le plus près de toi possible. Pourtant quand cela ne se pourra pas, mon adoré bien-aimé,
j’aurai la
raison de me résigner comme hier en souhaitant que tu t’amuses et que tu me reviennes
le plus vite possible. Jusque là je t’aime de toutes mes forces et je t’adore de toute
mon âme.
Juliette
1 La veille, Hugo est allé à Louvain avec son fils Charles et Van Hasselt.
a « fatiguante ».
b « multipliées ».
c « fasse ».
« 19 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 117-118], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8673, page consultée le 09 août 2026.
Bruxelles, 19 février 1852, jeudi après-midi, 1 h. ½
Est-ce que tu ne viendras pas un peu de bonne heure aujourd’hui mon Victor ? Maintenant
nous ne nous voyons plus que le soir en public. C’est bien doux mais ce
n’est pas l’intimité. Voilà bientôt trois semaines que nous n’avons échangé une véritable
caresse. Tu ne t’en aperçois pas mais moi je compte les jours, les heures et les minutes
et je
sais qu’il y a bien longtemps que nous n’avons été heureux de ce bon et vrai bonheur
d’être ensemble sans témoin. Si tu pouvais venir travailler un peu à côté de moi,
sans te gêner, cela
me rendrait bien heureuse. Tâche que ce soit aujourd’hui mon Victor et je te promets
de te laisser gagner tout mon argent ce soir. Encore une autre scie pour toi, mon
pauvre homme, c’est
la lettre au directeur de la douane1.
Je t’en prie débarrasse-toi de cet ennui le plus tôt possible. Cela devient de plus
en plus urgent. Il faudra aussi que tu écrives un petit mot aux Montferrier. Tu les comblerais d’honneur avec quelques lignes de cordiale gratitude. Voilà tout
ce que je te demande pour le moment, mon Victor, est-ce donc si
difficile ?
Si j’avais su que ta chambre à coucher était tout à fait séparée du salon je n’aurais
pas eu de scrupules à envoyer chez toi ce matin. Maintenant je ne me gênerai pas
pour y faire aller Suzanne même quand tu ne l’attends pas car il n’y a aucun danger
de rencontrer Charles aux heures matinales et tu pourras
être couché avec toutes les tabatières sans que le trou de la serrure te trahisse.
C’est beaucoup plus commode que je ne croyais car je pensais que les deux pièces se
commandaient et
donnaient l’une dans l’autre. Décidément ce logis est moins bête qu’il n’en aa l’air. J’y aurai l’œil. Maintenant vous êtes prévenu que
JE SAIS TOUT et bien autre chose tenez-vous sur vos gardes, je ne vous dis que ça.
Vous seriez bien gentil de m’apporter vos volumes de poésie. D’abord ils seraient
plus en sûreté
chez moi que chez Charles et même chez vous. Tâchez donc de me les donner en garde,
cela me fera tant de plaisir. En attendant je vous aime plus que vous ne voulez.
Juliette
1 Juliette veut récupérer les couverts d’argent de Suzanne bloqués à la douane.
a « n’en n’a ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
